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Le Kemmel

Vers la fin d’avril 1918, et alors que le 106ème quittait Grincourt pour se rendre par étapes vers les Flandres, où les allemands tentent de s’emparer des monts des Flandres Belges : Le Kemmel, Le Scherpenberg, le Mont Noir, Le Mont Rouge, Le Mont Vidaigne,  et le Mont Kokreele, pour déboucher sur la Mer du Nord en direction de Dunkerque, la situation a été fort critique car les Britanniques avaient fléchi ; mais des unités françaises, amenées d’urgence, ont contribué à la rétablir.

Le 3 Mai 1918, le 106ème B.C.P. est alerté et va se porter sur ces positions de soutien, en plein air sur la ligne des Monts.

Nous sommes au Nord de Boeschèpe, que nous venons de traverser, après avoir aperçu l’Eglise Poperinghe.

L’aviation est très active de part et d’autre. Le bombardement fait rage et notre artillerie tire avec violence toute la nuit, et très peu de réponses de l’artillerie adverse, tout au moins sur nos batteries. Quelques fermes brûlent, l’aviation anglaise fait bonne garde, et nous couchons en tranchées.

Le 4 Mai 1918, après des arrosages d’obus à gaz, tombés aux alentours au cours de la journée, le 106ème relève le soir, en première ligne, un bataillon du 156ème R.I., fort éprouvé entre le Scherpenberg (que nous occupons) et le Kemmel (tenu par les Allemands). Ce dernier « Mont » est en réalité une forte colline de 130 mètres de haut, qui, dans ce pays de plaine, fait figure de montagne, et que l’ennemi a « truffé » d’observatoires.

Au court du trajet de montée en ligne et de la traversée du petit village belge de Westroutre, les obus de gros calibre nous saluent et nous créent de légères pertes.

Le 120ème B.C.P. est en soutien, et le 121ème en réserve. Il y a au pied du Mont un groupe de fermes, ou plutôt ce qu’il en reste.

Le séjour en ligne est très pénible, car les bombardements allemands, très précis, font beaucoup de mal, tant en première ligne qu’en seconde position. De nombreux tués n’ont pu encore être relevés. Nous sommes en pleine vue des observateurs ennemis.

Le 6 Mai 1918, au lever du jour, violent bombardement sur notre première ligne, et plus encore sur notre ligne de soutien.

A 18 heures, demandes de tirs de barrage de part et d’autre, et pendant une heure, le bombardement est infernal. Il y aurait de nombreuses évacuations pour intoxications par gaz au 120ème et 121ème.

Le 7 Mai 1918, la pluie tombe en trombes à tel point qu’il faut épuiser l’eau dans nos tranchées pour éviter l’écroulement de nos niches creusées dans le terrain sablonneux des Flandres.

Vers 14 heures, le bombardement fait rage. Le soir à trois reprises, tirs de barrage, de part et d’autre. Quelques obus tombent près de la Ferme « Fairy-Ho » et font voler les tuiles ; et le reste est peu solide ! Nous n’avons rien à manger ni surtout à boire, le ravitaillement est impossible.

Le 8 Mai 1918, à 4 heures, encore, après un sérieux bombardement, quelques Sections des 297 et 359ème R.I. ont attaqué. L’ennemi riposte par obus à gaz. Pour les blessés, même s’il a été possible de leur faire un pansement, il faut attendre la nuit pour pouvoir aller les chercher.

Le soir à partir de 10 heures, violents tirs de barrage pendant 3 heures consécutives.

A la 1ère Compagnie, un obus tue dans un abri le Capitaine VILE, le sergent LAUDE et le Chasseur CHRISTOPHE.

Le 10 Mai 1918, après une journée du 9 Mai assez calme jusqu’à la nuit, où le bombardement reprend comme à l’accoutumée, la journée du 10 Mai est marquée à 15 heures par un très vif bombardement ennemi sur nos première et seconde lignes ; la Ferme « Fairy-Ho » n’est toujours pas épargnée.

A 19  heures, les 1ère et 2ème Compagnies reçoivent l’ordre d’attaquer à 20 heures 30 les positons allemandes de la route Locre-La-Clytte et de s’organiser entre le ravin au Sud-Ouest du Cabaret de Brulooze et la Ferme « Fairy-Ho », en conservation du terrain conquis.

La 2ème Compagnie, tenant, à ce moment, la tranchée avancée.

A 20 heures 30, après une courte mais vigoureuse préparation d’artillerie commencée à 8 heures 25 et s’allongeant progressivement, adjointe à un tir de diversion sur la gauche, trois sections de la 1ère compagnie s’élancent à l’assaut, sous le Commandement du Lieutenant MAROTTE :

         La section du Sous-lieutenant HERVE, en première vague, sur la droite du dispositif ;

         La section du Lieutenant PLONGERON, au centre, en deuxième vague ;

         La section de l’Adjudant MARCHAND, en appui avec la mission de garnir, après le passage de la section PLONGERON, l’espace compris entre le 106ème et le Bataillon en position à sa gauche.

Entre les vagues, sous le commandement du Sergent GUERNIER, agiront des groupes de grenadiers d’élite et de voltigeurs, chargés de réduire les îlots de résistance.

Les trois sections ont bénéficié de la surprise de l’adversaire et arrivent à la tranchée ennemie après avoir enlevé un poste avancé allemand entre les lignes, et fait une quinzaine de prisonniers.

Malheureusement la section HERVE, conduite courageusement par son chef et qui s’est enfoncée profondément dans le dispositif allemand, a perdu le contact avec les deux autres sections. Entourée, elle est faite prisonnière et les deux autres sections sont contraintes à se replier.

Dans cette attaque, tombent le Lieutenant MAROTTE (qui avait remplacé le Capitaine VILE, et qui est remplacé par le Sous-lieutenant COSSEY) ainsi que le Sergent VAUX de SANCY qui, Maréchal des logis des Eclaireurs montés de la 129ème D.I, était venu servir comme volontaire au 106ème Bataillon.

L’un des prisonniers du 174ème Régiment d’Infanterie Allemande, un Lorrain parlant très bien le français, peut affirmer que de l’autre côté, les pertes sont considérables.

Après le repli, des nos deux sections sur leur ancienne position, vers 22 heures, l’ennemi bombarde son ancienne position et contre-attaque, mais il n’y a plus personne de chez nous.

Le 11 Mai 1918, vers 23 heures, le 106ème est relevé par le 121ème et passe en réserve dans des trous à aménager sur une pluie d’obus, en partie à gaz vésicants. Nous sommes à Reininghelst, à 4 ou 5 km derrière le Scherpenberg.

Du 12 au 16 Mai 1918, le froid est toujours vif mais les bombardements ne diminuent pas d’intensité de part et d’autre avec des volées d’envoi de gaz toxiques à plusieurs reprises au cours d’une seule journée. L’aviation est toujours très active : un avion abattu s’écrase sur le Mont des Cats. Plusieurs « saucisses » d’observation sont également abattues. Un dépôt de munitions d’une batterie d’artillerie explose très près de nous.

Nous avons, au cours de cette période en réserve quelques tués et pas mal de blessés.

Le 17 Mai 1918, à partir de 6 heures du matin, pluie d’obus aux alentours de notre position , l’ennemi cherche à atteindre une batterie de 75 située à 10 mètres de notre ligne, et l’atteint vers midi.

Vers 18 heures, la ferme qui sert d’abri à notre Commandant est incendiée, ainsi que celle des brancardiers de la 3ème Compagnie.

Vers 23 heures, le Bataillon va relever le 120ème en positon de soutien.

En cette nuit du 17 au 18 Mai 1918, l’ennemi nous fait subir un très violent bombardement par obus, presque tous chargé d’ypérite : une attaque allemande se prépare.

Sous la direction de l’Adjudant LAMBERT, de la 1ère Compagnie qui a été mise en soutien de 121ème B.C.P. au Cabaret de Brulooze, une reconnaissance de secteur est ordonnée, tant en prévision de contre attaque éventuelle qu’en vue de l’approvisionnement en eau des éléments du 121ème.

Ses participants reviennent au petit jour après avoir été littéralement noyés dans l’ypérite. Presque tous sont gravement intoxiqués et doivent être évacués ; leurs maques n’ont pu assurer une protection suffisante, et plusieurs meurent à l’Hôpital de Berck.

Le 19 Mai 1918, malgré la furieuse attaque de l’ennemi sur notre centre, avec menace sur nos deux ailes, nous maintenons nos positions.

Le 19  Mai 1918, le Bataillon quitte les premières lignes pour rejoindre Reininghelst, à l’exception de deux Compagnies, qui restent en soutien du 121ème B.C.P. , dans les retranchements du Scherpenberg.

A Reininghelst, un bombardement fait des victimes dans le train de combat, et le Sergent-major GUIBE, est grièvement blessé.

Le 20 Mai 1918, une grande attaque est menée sur le front du Mont Kemmel.

Dès le petit jour, trois Compagnies du 121ème B.C.P. et une Section du 106ème B.C.P. commandée par le Lieutenant PLAYE sont formées dans les trous d’obus constituant les tranchées de départ. Une Compagnie du 106ème B.C.P. : Lieutenant FIRMIN, Sous-lieutenant DESVAUX, Aspirant BALLAND, est en soutien derrière elles.

Nos plus récents jeunes Chasseurs, classes 1917 et 1918, en provenance des contingents des Régions de Paris et de l’Est sont frémissants d’impatience.

A 5 heures 50, notre feu d’artillerie se déclenche, intense, et écrase les lignes allemandes.

A 6 heures, le tir s’allonge et les chasseurs et les Chasseurs bondissent en avant, le Capitaine LIAUTAUD, en tête des vagues d’assaut.

Dès le départ, nos Chasseurs sont accueillis par le feu de plusieurs mitrailleuses allemandes installées dans des trous d’obus en avant de leurs lignes et qui, par leur situation, ont échappé au feu de notre artillerie.

Le Capitaine LIAUTAUD du 121ème B.C.P. est tué, ainsi que le Sous-lieutenant DESVAUX, du 106ème.

La lutte s’engage aussitôt, ardente, contre ces mitrailleuses. Le Lieutenant MOREAU, du 121ème B.C.P. entame une lutte corps à corps avec un Officier Allemand qui excite ses hommes à la résistance.

MOREAU est tout d’abord blessé à la jambe, mais il oblige l’adversaire à se rendre et le désarme.

 En même temps, les Chasseurs, à coups de grenades, tuent ou blessent les mitrailleurs ennemis et la résistance prend fin.

Seule, à l’extrême gauche du front ennemi, sur la route de Locre, une mitrailleuse tient encore et prend d’enfilade le 121ème B.C.P.

Le Lieutenant PLAYE, commandant la section du 106ème, chargée d’assurer la liaison avec l’attaque voisin, du 42ème R.I. aperçoit cette mitrailleuse, enlève sa Section et bondit sur l’ennemi.

La pièce est prise, les servants tués, et PLAYE atteint la route où il fait 39 prisonniers.

Derrière le 121ème, la 3ème Compagnie du 106ème s’installe en soutien au Cabaret de Brulooze, tandis que les maisons et les talus de la route sont soigneusement nettoyés par des éléments appartenant au 106ème.

Le butin du combat est important : 180 prisonniers, 15 mitrailleuses et minenwerfers.

Une anecdote figurant dans la note n° 7.923/3 de la 129ème D.I., 3ème Bureau, signée par le Général de CORN, en date du 25 Mai 1918, est la suivante :

Parmi les 180 prisonniers valides, sont plusieurs soldats lorrain, parlant français, qui manifestent bruyamment leur joie d’être en notre pouvoir.

L’un d’eux prend le commandement et entraîne les Allemands vers l’arrière.

Un autre Lorrain arrive tout joyeux au P.C. en s’écriant : « Voila pour moi un beau Lundi de Pentecôte » ….

Cependant, le 121ème B.C.P. a repris sa progression. D’un seul élan, il atteint la voie ferrée qui constitue son objectif définitif. L’ennemi a cessé toute résistance.

Aussitôt, les Chasseurs, bien secondés par les Sapeurs du Génie qui les ont accompagnés, organisent la position proche du pied du Mont Kemmel, et très rapidement le commandant BELLECULEE fait rendre compte qu’il est paré et maître de la situation.

En chemin, nos hommes ont traversé et repris une batterie anglaise, de quatre pièces restée sur le terrain depuis les affaires d’Avril.

L’ennemi, complètement désemparé, n’a réagi que très faiblement. Il restera d’ailleurs dans l’ignorance complète de la situation toute la journée, la garnison du Cabaret du Brulooze ayant été tuée ou prise sans qu’un seul homme ait pu s’échapper.

Et, le soir même, nos soldats capturent plusieurs Allemands envoyés par leur Chef de Bataillon pour savoir ce qui se passe au Brulooze, qu’il croit toujours au pouvoir de ses troupes ….

Nous relevons, dans une note du Q.G. de la 129ème Division

« Cette attaque, en reportant nos lignes au pied du Mont Kemmel s’est déroulée de point en point conforme aux prévisions du Commandement, ce qui a grandement facilité les offensives futures de libération des Flandres.

Dans le secteur du Kemmelbeck (ruisseau coulant non lion du Mont) l’attaque des 297ème et 359ème R.I. de la 129ème D.I. a été aussi brillante que devant Brulooze-Cabaret. 

Le rapport du Général de CORN sur l’opération conclut ainsi :

Il y lieu de remarquer que ces braves troupes, en secteur depuis 15 jours, avaient été antérieurement très éprouvées par un service en lignes très dur sous des bombardements incessants. Elles étaient littéralement exténuées de fatigue physique, mais cet état n’avait pu ébranler leur splendide moral, et c’est au pas de course qu’elles ont accompli leur prouesse, progressant sur un front de 1.500 mètres et une profondeur atteignant sur certains points 600 mètres, faisant au total 350 prisonniers, enlevant 30 mitrailleuses, plusieurs M.W. et une batterie d’artillerie. »

Entre temps, à tous les éléments de la 129ème Division 16ème Corps d’Armée, le Général de CORN avait fait passer, en date du 20 Mai 1918, l’Ordre n° 7.896/3 spécifiant en outre que le Général Commandant la D.A.N., le Général PLUMER, Commandant la 2ème Armée Anglaise, et le Général Commandant le 16ème Corps d’Armée, le chargeait de npous adresser leurs félicitations les plus vives et qu’ils les transmettait en y ajoutant les siennes, terminant ainsi :

« Vous avez vengé vos camarades du 14ème Corps tombés sur les pentes du Kemmel »

De son côté, le Lieutenant-colonel de TORQUAT, Commandant le 12ème Groupe de Chasseurs, faisait passer l’Ordre n° 12, en date du 25 Mai 1918, ainsi libellé :

« Le Lieutenant-colonel  Commandant le 12ème Groupe ne veut pas attendre d’avoir vu les différentes unités pour leur exprimer toute sa satisfaction et leur dire toute la fierté qu’il ressent pour la conduite du 12ème Groupe pendant la période du 4 au 23 Mai 1918.

Malgré la violence des bombardements subis, l’emploi par l’ennemi d’obus toxiques, les fatigues des longs séjours dans les trous d’obus , les 106ème et 121ème B.C.P. se sont rués à l’attaque avec une ardeur, un allant qui ont fait l’admiration de tous.

Comme il convient à des Chasseurs, ils étaient à l’endroit le plus dur : leur effort n’en a été que plus grand et leur succès plus beau.

Les résultats obtenus : 200 prisonniers, 18 mitrailleuses, montrent l’ascendant qu’ils ont pris sur l’ennemi.

Tous ont su faire leur devoir en vrai Chasseurs et si quelques uns seulement ont eu la joie de saisir l’ennemi à la gorge, les autres, en subissant les bombardements au lieu où ont les avait placés, en relevant leurs camarades blessés, en transmettant les ordres sous les tirs de barrage, ont contribué puissamment au succès du Groupe et fait preuve de l’esprit de sacrifice qui doit tous nous animer.

J’adresse, du fond du cœur un salut ému aux Officiers et Chasseurs glorieusement tombés au Scherpenberg, et à tous je dis : Merci.

Signé : de TORQUAT »

Enfin le 23 Mai 1918, le Commandant LAGOUBIE, Chef de Bataillon Commandant le 106ème Bataillon de Chasseurs, faisait passer la note suivante :

« Le Chef de Bataillon Commandant est heureux et fier de porter à la connaissance du Bataillon les félicitations des Généraux Commandant la Division et l’I.D. et du Lieutenant-colonel Commandant le 12ème Groupe, pour sa brillante conduite pendant la période extrêmement sévère qui vient de s’écouler.

Du 4 au 21 Mai, malgré un bombardement constant de jour comme de nuit, chacun a fait son devoir, sans la moindre défaillance et beaucoup jusqu’à la limite des forces humaines.

Grâce à sa ténacité, à son mordant dans les attaques, à son esprit de devoir et de sacrifices, à son dévouement pour les Camarades en ligne, le Bataillon a pu faire des prisonniers de 3 régiments différents, prendre des mitrailleuses et a contribué dans une large mesure au succès de la journée du 20 Mai.

Il s’est montré digne de la réputation que lui a value la vaillance des anciens et a ajouté une page glorieuse au Livre d’Or des Bataillons de Chasseurs.

Au nom de tous, le Chef de Bataillon salue les Camarades tombés au Champ d’Honneur.

Il ordonne qu’il soit fait l’appel des morts à 3 appels différents.

Signé LAGOUBIE »

Lors de ces combats qui ont duré du 4 au 22 Mai 1918, soit 18 jours, les pertes du 106ème ont été très lourdes et beaucoup de gazés souffriront et mourront dans les années qui suivront.

Du 22 Mai 1918 à la première semaine de Juin 1918, le Bataillon se repose à Coudekerque-Branche, où les rescapés non évacués sont soignés, plus ou moins, des atteintes causées aux yeux, à la gorge et aux poumons par l’ypérite. Des renforts de la classe 18 commencent à arriver.

Puis il s’embarque à Bergues pour se rendre à Vendeuil-Caply, au sud de Breteuil, région de St-Just-en-Chaussée, il va recevoir un second renfort envoyé en toute hâte des dépôts de l’intérieur en prévision de la grande attaque à laquelle s’attend le Commandement.


 
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