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Notes sur les unités ayant pris par aux combats du 23 juin 1916
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Notes sur les unités ayant pris par aux combats du 23 juin 1916
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Au 114e B. C. A.

Dans cette journée du 23 juin 1916, qui, au dire de nos plus grands Chefs, a marqué le moment le plus critique de la bataille de Verdun, le 114e B. C. A. a joué un rôle particulier d'une importance certaine.

La situation est très critique, parce que, devant une offensive ennemie d'une intensité encore jamais atteinte, touts les Grandes Unités disponibles sont engagées et qu'il n'y a plus de réserves à la disposition du Haut Commandement.

C'est ainsi que sur le front des Divisions Garbit, Toulorge et Giraudin, où l'ennemi ce jour-là, va faire peser un effort gigantesque et réussira en fait à bouleverser et parfois à anéantir notre défense, il ne reste, en arrière des premières lignes, que de faibles unités, elles-mêmes dans une situation assez précaire et constituant les « réserves de Division ».

Le 114e B. C. A. était réserve de Division.

Il avait quitté la Citadelle de Verdun le 22 juin, dans la soirée, et était arrivé dans la nuit au lieu qui lui était assigné, conduit par des guides, mais qu'aucun de nous ne connaissait et n'avait reconnu.

Cette marche s'était faite dans les conditions les plus pénibles, sous un bombardement ininterrompu et d'une grande violence d'obus de gros calibres et d'obus toxiques. Au petit jour du 23, les hommes, écrasés de fatigue, sont terrés dans des trous, sur un terrain qui nous est, complètement inconnu.

J'essaie de m'orienter, cependant. Je crois comprendre que nous sommes sur le versant Est de la côte de Froideterre. Nous avons suivi, pour arriver là, le ravin du Pied-Gravier, et devant nous, c'est le Ravin des Vignes qui continue d'être l'objet d'un bombardement méthodique de l’ennemi. De l'autre côté du ravin, en un point qui semble également l'objet d'un intense bombardement, la carte indique Fleury, et plus à droite encore doit se trouver le Fort de Souville. Sur ma gauche, en remontant la côte de Froideterre, je devine (d'après la carte encore) la direction de l'ouvrage de Thiaumont, où deux de nos compagnies (1ère et 2ème) ont été, parait-il, poussées pour renforcer la défense du secteur incombant au 121e B. C: P.

L'attaque allemande se déclenche vers 7 h. 1/2. Du moins en avons-nous la  « sensation », car après une accalmie, le bombardement vient de reprendre avec une intensité plus grande. C'est un « trommel-feuer » qui fait trembler le sol.

Alerte sur toute la ligne.

Bientôt, le Chef de Bataillon Dessoffy, commandant le Bataillon, fait appeler les Commandants de compagnie.

Peu de mots :

L'heure est très grave. D'après le peu de renseignements que l'on ait, elle est catastrophique.

L'ennemi qui a attaqué - (avec les forces massives que l'on a su depuis) a littéralement bouleversé, sur tout le secteur imparti à notre Division et plus à l'Est, semble-t-il, l’ensemble de nos organisations défensives.

Thiaumont vient de succomber. Le 121e B.C.P. et nos deux compagnies de renfort sont encerclés. (On saura un peu plus tard leur admirable défense avant d'être en partie anéantis).

Il faut s'attendre à voir l'ennemi déferler vers nous.

Le Bataillon va se porter en avant, au-devant de l’assaillant et contre-attaquer.

A cet effet:

Deux compagnies, les 5e et 6e, et la C.M. 2, reçoivent aussitôt l’ordre de progresser sur les pentes Est de Froideterre pour s'opposer aux colonnes ennemies qui, déjà, amorçaient leur mouvement sur ce plateau.

L'exécution fut immédiate et peu après, comme je l’appris ensuite, un violent corps à corps allait se produire au moment où la 6e compagnie arrivait à hauteur de l’ouvrage des Quatre Cheminées. Ce petit ouvrage servait de poste de commandement à la Brigade (258e) et de poste de secours. Déjà et avant que j'exécute le mouvement que je vais dire, les Pionniers du Bataillon étaient aux prises avec les plus audacieux des agresseurs et avaient fait des prisonniers (des Bavarois). Environ deux heures plus tard, les deux compagnies avaient complètement dégagé les Quatre Cheminées et l’avance ennemie allait être stoppée sur ce point.

Mais, entre temps et avant de donner ses derniers ordres, le Cdt Dessoffy qui, jumelles en mains n'avait cessé d’interroger le terrain entre Thiaumont et Fleury, prit brusquement - au vu de ce qu'il apercevait - la décision de lancer ce qui lui restait de son bataillon - c'est-à-dire les 3e et 4e compagnies – l’une sur le versant Ouest, l'autre sur le versant Est du Ravin des Vignes pour s'opposer à l'avance ennemie qui se dessinait dans ce secteur, où aucune défense de notre part n'était plus perceptible.

Dans ce large espace qui dépassait nettement les limites de la Division, le danger lui apparut si grave et si immédiat qu’il n'hésita pas à assumer de sa propre initiative une mission qui pouvait sembler au-dessus de nos forces et donc de pur sacrifice.

C'est avec une émotion contenue qu'en quelques mots il me donna ses ordres, qui se résumaient à porter ma compagnie (la 4e) de l'autre cote du Ravin des Vignes, à déployer tout mon monde en faisant une conversion à gauche et à me porter au-devant de l'ennemi dans une direction qu'il précisait du geste en me disant : « Regardez vous-même ».

La 3e compagnie devait, je crois, épauler à gauche les 5e et 6e compagnies déjà engagées et la C. M. 1 reçut mission de me donner l’appoint de son feu.

J'avais, à mon tour, dirigé mes jumelles dans la direction indiquée par le Commandant et aperçus, à travers les éclatements et la fumée des obus, de minces colonnes d'uniformes sombres marchant en bon ordre dans la région Ouest de Fleury et en direction générale du Ravin des Vignes.

Je crus d'abord à un mouvement de repli des nôtres, trompé par la couleur des uniformes que je prenais pour ceux de nos chasseurs. « Mais non, dit le Commandant, ce sent des Alpenjäger et voyez, ils n'ont plus rien devant eux ».

Ma compagnie, déjà alertée, se trouvait prête à faire mouvement, mais l'exécution des ordres que je venais de recevoir n'était pas sans difficultés et il fallait faire vite.

Nul doute que l'attaque ennemie ne puisse reprendre de sitôt.

La compagnie, en effet, était étirée sur environ 2 a 300 mètres dans une série de trous jointifs formant amorce de boyau le long de la pente N.-O. du ravin, parallèlement donc au thalweg orienté sensiblement N.E.-S.O. Or, il m’était demandé de me rabattre de l'autre côté du ravin sur une ligne perpendiculaire à la première. Soit une conversion de près de 90°. D'autre part, la traversée du ravin posait un problème, car le fond en était battu de façon ininterrompue par l'artillerie ennemie.

Les témoins, cependant, du mouvement que fit alors la compagnie la virent, se déployer « comme à la manœuvre », ainsi que devaient l’écrire nos historiographes de guerre. (V. Henri Bordeaux : « La Bataille devant Souville »).

Ce « Miracle », comme d'autres l'appelèrent, trouve cependant son explication simple dans l'entraînement assez particulier qu'avait reçu la compagnie pendant les quelques jours où le bataillon avait été repris en mains, à Ligny-en-Barrois, avant de monter à Verdun.

Instruit, en effet, par les rapports, vrais ou faux, souvent excessifs à la vérité, qui nous parvenaient de Verdun, aux termes desquels la manoeuvre des petites unités engagées était rendu impraticable par les circonstances mêmes du combat (transmission des ordres impossible sur un terrain défoncé, sous le bombardement, le bruit assourdissant, etc.,), j'avais mécanisé ma compagnie à agir en toutes circonstances par petites colonnes d'escouade. Nous étions à effectifs pleins et la compagnie était encore articulée en quatre sections de deux escouades, soit huit petits éléments, dont le chef de file avait constamment l’oeil sur le capitaine qui, armé d'une canne devenue populaire, - le seul engin, d'ailleurs, dont je me sois jamais servi à la guerre - commandait exclusivement par quelques gestes simples que tons connaissaient.

Me portant au centre du long cordon que formait la compagnie, je décide la formation en « colonnes d'escouades par un » pour traverser le ravin qui nous fait face.

J'ai observé, en effet, que les salves d'artillerie, qui font un enfer du fond du ravin, laissent cependant entre elles un intervalle de temps régulier de quelques minutes suffisantes pour traverser au pas de course la partie dangereuse de ce ravin.

Au signal donné, et alors que fument encore les derniers éclatements d'obus, mes huit petites colonnes descendent la pente, traversent au pas de course le thalweg et gravissent déjà le versant opposé quand la rafale suivante balaie à nouveau la zone infernale.

Pas un blessé ! Je sens mes chasseurs en confiance et ardents à la tache.

Je fais aussitôt déboîter vers la droite chacune de mes petites colonnes, et un instant plus tard, c'est une ligne continue de près de 200 mètres qui se trouve déployée perpendiculairement au ravin. Pas un coup de feu, car la contre-pente nous dérobe aux vues de l’ennemi. Un simple « face à gauche » et « baïonnette au canon » ! Au centre de non dispositif, mes deux clairons près de moi, je fais alors le signal « En avant » !

C’est cette ligne scintillante (il doit être environ dix heures et le soleil qui darde fait étinceler nos baïonnettes) qui, au changement de pente, à notre arrivée sur le plateau, va apparaître tout à coup aux détachements ennemis qui ont de leur côté sensiblement progressé.

A ce moment seulement, des rafales d'armes d'infanterie font, hélas, quelques vides autour de moi. Des chasseurs tombent et je crains que la fatigue ne paralyse notre élan. A tout prix, il faut pousser de l'avant. Je fais sonner la charge par mes deux clairons, tout en donnant le signal de ces hurlements sauvages par lesquels nous terminions autrefois (joyeusement dans un assaut imaginaire) nos manœuvres de garnison.

Dans le cas présent, cela nous donne du coeur au ventre d'autant mieux qu'en même temps, nous avons la joie d'entendre sur notre gauche le tir des mitrailleuses Hotchkiss de la C.M. 1, manoeuvrées avec un courage et une dextérité qui valurent au jeune Lt Ritter la Croix de Chevalier de la Légion d'honneur.

Mes chasseurs, véritablement grisés, fournissent alors un dernier effort, et je me prépare au corps à corps que je sens inévitable avec des adversaires de valeur.

Mais stupéfaction ! Les assaillants se sont arrêtés et tourbillonnant sur eux-mêmes, refluent vers un remblai (talus ? ou fossé de route ? ou, je crois, bordure d'un petit chemin de fer stratégique, comme un officier allemand, acteur rescapé de cette bataille, devait, beaucoup plus tard, me l'expliquer).

Toute ma compagnie, de son, côté, épuisée par un effort physique qui dure depuis la veille au soir, s’est littéralement aplatie sur le sol.

 Nous sursautons cependant à un bruit de tonnerre qui nous déchire les oreilles, cependant que, sans arrêt, des obus passant par dessus nos têtes. Mais, cette fois, ce sont nos artilleurs qui balaient littéralement devant nous la zone où s'avançaient une heure plus tôt nos adversaires. Ce sont des tonnes d'obus de 75 que des batteries, qui viennent de s'installer derrière nous, déversent sur l'ennemi, faisant voltiger dans des tourbillons de poussière et de fumée ce qui étaient les lisières de Fleury.

Nul doute que l'attaque ennemie ne puisse reprendre de sitôt.

Cependant, nous sommes en plein terrain découvert et je voudrais m'assurer une protection au moins élémentaire en creusant le sol. Je m'inquiète aussi de ma droite, qui me semble complètement en l’air.

Mais les hommes sont à ce point extenués que beaucoup se sont endormis la face contre terre et me donnent l'impression de cadavres. Ce n'est qu'en fin de journée que nous procéderons sur place à un semblant d'organisation.

J'ai reçu cependant, par un sous-officier de liaison, un billet du Cdt Dessoffy (billet resté aux archives du Bon), ainsi conçu :

« 23 juin. 13 h. 35. - Cdt Dessoffy a Cne Veron :

« Bravo pour votre mouvement qui à eu un résultat très important. Il faudrait maintenant que vous établissiez la liaison avec la 130e Division, à votre droite, car vous êtes dans son secteur, et que si cette Division pout venir vous relever en progressant, vous veniez repasser le ravin par petits groupes et vous former en réserve dans le boyau allant du Bois des Vignes aux Quatre Cheminées. M’envoyer renseignements aux Quatre Cheminées ».

Signé : DESSOFFY.

En vérité, la journée du 23 juin passera sans réaction de la part de l'ennemi, mais sans que j'aie pu assurer la liaison sur ma droite. A la faveur du soir et de la nuit, cependant, des isolés ou de petits groupes appartenant aux unités les plus diverses vont errer dans le secteur. Je me souviens avoir ainsi rencontré des éléments du 39e d'infanterie, régiment qui avait subi l’attaque ennemie à Fleury et avait éprouvé des pertes considérables. De même des éléments du 297e R.I., à la recherche de leur régiment, etc. Des nôtres, faits prisonniers le matin, avaient pu, à la faveur du désordre qui suivit, rentrer dans nos lignes, et il n'y a pas jusqu'a une corvée de soupe allemande qui ne vint s'égarer chez nous.

La nuit, du 23 fut donc fertile en incidents, alertée, fiévreuse mais sans combat. Vers minuit, je fus avisé par les soins du Cne Adjt-major du Bon qu'une attaque allait se déclencher sur le front Douaumont, Froideterre, Thiaumont, menée par le, 106e B. C. P., un Bon du 359e et deux Bon du 63e R. I. Le 114e  devait laisser passer l'attaque et garder ses positions Je ne crois pas que cette action ait été menée.

Ce n'est que le 24 juin au soir qu'un bataillon, venu de Verdun, vint assurer ma liaison avec la 130e Division (Général Toulorge).

Ce qui suit n'a plus d'intérêt au regard de la bataille du 23 juin. Le bataillon fut relevé quelques jours plus tard, ayant, au cours de huit jours écoulés, fait le sacrifice de 120 tués et de, plus de 500 blessés.

Je garde personnellement le précieux souvenir d'une journée où j'ai eu, comme Commandant d'une belle compagnie de Chasseurs alpins, les plus grandes satisfactions et les plus pures émotions qu'un exécutant peut avoir a la guerre. Mais comme on l’a vu, tout s’est passé avec une grande simplicité, « comme à la manœuvre ». et je n'ai pas la prétention d'avoir été plus qu’ « un moment » dans cette grande tourmente.

Ce qu'il faut admirer sans réserve, c'est faction du Cdt Dessoffy qui, par la sûreté de son coup d'oeil et par la rapidité de ses décisions, a jeté dans la bataille, au lieu où il le fallait et au moment opportun, tous les éléments de son bataillon, en imposant ainsi à l'ennemi et ayant par son intervention personnelle puissamment contribué à changer à notre avantage une journée qui s'annonçait, désastreuse pour nos armes, pour l’existence même de Verdun et pour les suites de la guerre.

Général VERON

Ancien Commandant d’une Compagnie du 114° B. C. A. A Verdun,



 
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