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La nation et son armée en 1915

Le 106e a joué, avec les unités qui l'avoisinaient, un très grand rôle dans la phase la plus critique de la bataille de Verdun.

Il avait été formé au Quartier des Tourelles, en février 1915. Il comprenait uniquement des chasseurs de la classe 1915, encadrés par des anciens dont un certain nombre avaient déjà été au front.

Sous les ordres du commandant Chenàble, venu du 16e B. C. P., il traversa Paris, fanfare en tête, de la Porte Maillot aux Tourelles, en passant par l'Arc de Triomphe, les Champs-Élysées, la Madeleine, l'Opéra, les places die la République et de la Bastille.

Nous sommes heureux de pouvoir publier ici l'article d'Armand Dayot, paru dans le journal «Le Matin», en date du 20 avril 1915. L'auteur n'était certainement pas ancien chasseur et nous n'avons pas voulu y changer un mot.

P. B.


« C'est en plein coeur de Paris, à sept heures du soir, boulevard des Italiens, sous cette terrible rafale de neige du 30 mars 1915.

Je venais de déboucher de la rue Richelieu pleine d'ombre et je me dirigeais à pas rapides vers les quartiers plus éclairés de l'Opéra, lorsque à la hauteur du Café Napolitain, je fus arrêté  par une barrière humaine dont la masse sombre coupait toute la largeur du boulevard:

Je m'approchai et je vis, groupes sur les trottoirs, des soldats du 106e chasseurs à pied, bataillon de toute récente formation. C'étaient des jeunes gens de vingt ans a peine, admirablement équipés, presque tous imberbes, des enfants aux yeux rieurs, mais pleins de flamme. Noyés dans la foule, sans cesse grandissante, ils semblaient tous heureux et fiers du rôle qu'ils allaient bientôt jouer dans le grand drame.

A travers les groupes, circulaient quelques instructeurs à la moustache grise, aux joues tannées, tels de vieux briscards de Raffet parmi des Marie-Louise de 1915, frères de ces conscrits de 1814 dont l'enthousiasme juvénile faisait passer un rapide sourire sur le masque assombri de l'empereur lorsqu'ils s'écriaient a son passage :

-- Sire, vous pouvez compter sur nous comme sur votre vieille garde !

Et c'est aussi sur vous, braves petits soldats, que compte la France, toute rayonnante d'espoir.

Rien de plus curieux à observer et de plus émouvant que l'attitude de la foule. C'est à qui serrera la main des soldats, les embrassera, leur portera des friandises, des cigarettes, des cigares... Les pâtisseries et les débits de tabac du quartier sont envahis par les généreux acheteurs. Près de moi, devant la librairie Floury (je précise), une pauvre marchande de fleurs refuse obstinément tout argent et rassemble rapidement, en une gerbe énorme, les roses et les lilas blancs de son kiosque qu'elle épingle aux tuniques des officiers et des soldats, Toute sa marchandise y passe.

Comme on félicitait l'excellente femme, elle répondit avec une simplicité touchante en haussant les épaules :

 - ça, ce n'est rien du tout, ça se retrouve. Il faut tout donner à ces pauvres petits qui vont se battre et mourir pour nous.

Au même moment passent deux soldats anglais, la pipe aux dents, roses de froid sous leurs casquettes plates, et raides dans leur uniforme kaki d'une si sobre et si magnifique élégance.

 Ils s'arrêtent, regardent et saluent militairement. Le cri de « Vive l'Angleterre ! » Retentit et les deux braves Tommies se perdent dans la foule, au milieu des ovations.

Tout près de moi, sous le refuge, deux jeunes ouvrières se concertent en regardant avec anxiété l'intérieur, a peu près vide de leur porte-monnaie. J'écoute...

Je n'oserai jamais, dit l’une...

Un petit sergent, qui a vu le mouvement et devine la cause de leur hésitation les aborde, la main a la visière de son képi, et, avec un accent d'une douceur charmante :

Mesdemoiselles, gardez votre argent. Vous n'êtes pas riches et mes camarades ne manquent de rien.

Puis, voyant leurs yeux s'emplir de larmes :

Ah ! Surtout ne pleurez pas. Regardez-nous. Ne sommes- nous pas tous gais et heureux ? Pas de larmes, ou je vous embrasse.

Et toutes deux, sans un mot, mais la gorge pleine de sanglots, tendent leurs joues au petit soldat qui les baise avec ferveur, puis disparaît rapidement, les yeux humides.

Cette petite scène, vue par quelques-uns, a « déclenché » l'emotion qui étreint les coeurs, et les mouchoirs sortent des poches, le mien tout le premier...

Tout a coup, apparaît un capitaine à cheval ; il est jeune aussi et sa figure est souriante et joyeuse comme celle de ses hommes. D'un mouvement rapide il lève son sabre et, presque aussitôt; un coup de clairon retentit. C'est le signal du « Serrez les rangs ! » Un grand remous, qui se prolonge jusqu'à la Madeleine, se produit dans la masse des soldats, vite alignés. Puis un nouvel éclair de sabre, suivi du moulinet des clairons et « en avant »...

D'un pas élastique et vif, le bataillon défile joyeux et fleuri au milieu des applaudissements et des acclamations.

Ou va-t-elle, cette belle bottelée de jeunesse qui semble portée par les flots d'un foule en délire ? Va-t-elle aborder aux rivages d'Asie ou sur les dunes blanches et froides de la mer du Nord, ou bien encore sur les rives du grand fleuve qui baigne la Terre promise et qui sera, demain, la Terre conquise ?

Les petits chasseurs bleus vent-ils rejoindre les héroïques vainqueurs d'Armanvillers ou prendre position dans les sanglantes forêts de l'Argonne ?

Nous l'ignorons et eux aussi sans doute... Mais nous savons qu'ils iront tous la où la patrie menacée les appelle, nos pensées les accompagnent et nos âmes se mêlent à leurs âmes.

La plupart des spectateurs, grisés par l'ivresse de l'enthousiasme patriotique, les suivent à travers les ténèbres qu'illumine parfois le moulinet doré des clairons.

A la hauteur du théâtre des Variétés, la fanfare attaque la marche de Sidi Brahim.

L'émotion populaire paraissait avoir atteint son maximum d'intensité, quand une voix forte entonna brusquement le refrain du chant des Girondins, demeuré si vivant dans l’âme française.

L'effet fut indescriptible et je tenterais vainement de le décrire et d'analyser la sensation aiguë, presque douloureuse, qui brusquement traversa tous les coeurs, en y provoquant comme une sorte de déchirement.

La foule, plus dense à chaque pas, les soldats, leurs chefs, les spectateurs des fenêtres, tous, tous, se mirent à chanter et avec quel accent d'espoir et de fureur sacrée : « Mourir pour la patrie ! »

Mais je dus m'arrêter et revenir sur mes pas, pendant que Paris, emportée par le même souffle héroïque qui accompagnait les volontaires de Valmy jusqu'a la sortie des faubourgs, faisaient la conduite aux glorieux «  Enfants de la patrie ». Et je crus voir la «  Marseillaise » de Rude, échappée de son arc de triomphe, son glaive flamboyant A la main, et faisant claquer ses ailes dans la neige et dans la tempête au-dessus du bataillon qui passe…

Apres avoir noté ici ces quelques vives impressions, me sera-t-il permis de formuler un voeu qui, j'en ai la certitude, ne m'est pas exclusivement personnel :

C'est que le gouvernement fasse en sorte que le peuple de Paris soit plus souvent le témoin, mais en pleine lumière du soleil, de spectacles pareils à celui que j'ai tenté de décrire.

Rien n'est plus réconfortant, rien n’est plus noblement impressionnant.

Malgré la visite intermittente et peu émouvante des taubes et des zeppelins, malgré les pénibles rencontres de blessés se traînant dans nos rues au milieu des saluts respectueux et attendris, Paris, dans la fiévreuse activité de sa vie journalière, échappe trop à la sensation immédiate de la guerre et du voisinage de l'ennemi. Rien de plus propre à exalter les sentiments et à raffermir les coeurs les moins confiants que la vue d’une de ces belles troupes se rendant joyeusement à la bataille au milieu des acclamations fraternelles du peuple ».

 «  Le Matin », 20-4-1915 Armand DAYOT

 

 

 
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